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Dominique Roger est un homme respecté du sancerrois : vignerons, cavistes, restaurateurs, tous semblent l’apprécier autant que ses vins…
Faire autant l’unanimité en étant d’une grande discrétion (il ne cherche ni la Une des revues spécialisées ni la présence dans les guides) n’est pas chose banale (quoique ne pas être célèbre est parfois la meilleure façon d’être apprécié des autres !)…
Personnellement, j’avais rarement goûté ses vins, mais à chaque fois avec grand plaisir.
Ne jurant jusqu’alors que sur Chavignol, j’ai eu pourtant envie d’aller faire un petit tour à Bué…
Les sols
La famille Roger produit des vins de Sancerre depuis le 17ème siècle, aujourd’hui sur un domaine de 10,5 ha réparti en un peu plus de 20 parcelles sur la commune de Bué.
2 parcelles échappent au village : Rabot sur la commune de Sancerre et Bannon sur la commune de Vinon.
Ces parcelles sont réparties sur 4 types de sols bien distincts :
- les sols à « caillottes » sur les collines les plus basses (250 m), aux pentes douces de la partie sud de Bué : il s’agit d’éclats de calcaires et d’agglomérats de coquillages fossilisés sur un socle calcaire dur du Portlandien (terroirs anciens de l’ère secondaire datant de 150 millions d’années)
- les sols à « guériottes », proches en apparences et origine géologique des caillottes mais constitués de calcaires dits « tendres »
- les sols argilo-calcaires du Kimméridgien (dits « terres blanches ») sur les collines les plus hautes et pentues (300/350 m), dans la partie nord de Bué (correspondant à un soulèvement de colline après la poussée du Massif Central contre le plateau de Menetou)
- les sols de « chailloux » (silex du tertiaire Eocène, étage géologique le plus récent de l’AOC, datant de 35 millions d’années) sur les communes de Sancerre et de Vinon (versant le plus proche de la Loire
On pourrait aussi rajouter quelques parcelles sur des marnes kimméridgiennes dites de St Doulchard entre les villages de Bué et Sancerre, ainsi qu’une parcelle de sols bruns (terre rouge à base de sable, argile, minéraux décomposés…) tout au nord de Bué, quasiment sur le plateau de Menetou, où le vigneron cultive du pinot noir pour le rosé.
Les blancs :
- Sancerre : 30% de terres à caillottes, 20% de terres à guériottes, 35% de terres blanches, 15% de chailloux – 55 hl/ha
- Sancerre Chêne Marchand : 100% terres à caillottes, exposition sud-est – 45 à 50 hl/ha
- Sancerre La Jouline : 100% terres à caillottes (lieux-dits « Château » sur plateau et « Chemarin » en exposition ouest) – 40 à 45 hl/ha
Les rouges (sur lesquels le domaine a bâti une bonne part de sa réputation sur ses rouges, ce qui est plutôt rare dans l’appellation, avec 30% des vignes cultivées pour le pinot noir) :
- Sancerre : terres blanches et marnes, exposition ouest, voire nord-ouest – 40 hl/ha
- Sancerre La Jouline : 100% de terres à caillottes (lieux-dits « Chassenée » en exposition sud, « Chemarin » en exposition sud-sud-est) – 30 à 35 hl/ha
Le rosé :
- Sancerre : 100% sols bruns (lieu-dit « Marloup » en exposition est-nord-est, terroir froid à maturation très tardive) – 40 hl/ha
Viticulture
Dominique Roger fait partie des vignerons que je qualifierais volontiers de « jardiniers », apportant un soin méticuleux tant au sol qu’à la plante.
Pas de revendication bio (l’homme sourit en pensant aux traitements réguliers au cuivre des vignes dites « bio »…), mais une philosophie qu’on pourrait assimiler à une « lutte raisonnée »…
- densités : 7000 à 7500 pieds/ha sur les vieilles vignes, 8500 sur celles plantées depuis 2000
- enherbement entre les rangs (mais pas de désherbant chimique : travail manuel entre les rangs)
- fumure par compost organique (exemple : pas d’apport d’azote en direct, mais des farines de plumes brouillées…)
- ébourgeonnage strict (1000 heures de travail par an), plus rognage (15% de plus que sur la moyenne de l’appellation)
- utilisation de stations agro-météo sur les parcelles associées à un modèle informatique de mesure du risque épidémiologique afin d’apprécier précisément la sensibilité des vignes aux maladies (ce qui permet d’éviter les traitements inutiles)
- récolte manuelle avec tri sélectif sévère
A noter des problèmes de grêle devenus récurrents ces dernières années (tous les ans à une exception près depuis 2007 !)… Changement climatique ?
Travail en cave

Vins blancs :
- fermentation de 3 semaines à 1 mois à température thermorégulée
- levures indigènes
- conservation sur lies fines avec bâtonnages (100% tôle émaillée pour la cuvée classique et le Chêne Marchand, 50% fûts de chêne d’âge variable + 50% tôle émaillée pour la Jouline)
- filtration légère
- mises du printemps à la fin de l’été
Vins rouges :
- égrappage
- macération à froid durant 6 jours
- fermentation pendant deux semaines (levures indigènes)
- 2 remontages quotidiens, 1 délestage hebdomadaire complet, avec réintroduction du jus sur les parois de la cuve
- macération post-fermentaire durant 5 jours pour la cuvée Jouline
- élevage en fûts de chêne d’âge variable : 12 mois + 1 mois assemblé en cuve de tôle émaillée pour la cuvée classique, 9 mois + 5 mois assemblé en cuve de tôle émaillée pour la Jouline
- mise en bouteille sans collage ni filtration
Vin rosé :
- égrappage
- pressurage direct très lent de la vendange égrappée (sorte de vinification en vin « gris » selon la méthode traditionnelle Sancerroise dont le but est l’obtention d’une plus grande finesse par rapport à un rosé de « saignée »)
- fermentation de 3 semaines environ
- conservation sur lies fines en cuve de tôle émaillée
- mise en bouteilles au printemps.
A propos du soufre, il est utilisé à la vendange, au 1er soutirage et à la mise en bouteille.
Quantité de soufre libre : environ 30 mg/l pour les blancs, 15 mg/l pour les rouges.
Le domaine avait pendant un temps essayé de baisser les doses, mais les vins perdaient en pureté aromatique au bout de 5 à 6 ans de garde (début d’oxydation) ; un réajustement aux valeurs énoncées a permis d’accroître les capacités de garde des vins tout en augmentant la précision et la complexification des arômes avec les années.
Pour information, certains blancs dégustés, ouverts depuis 2 jours, étaient toujours parfaitement en place.
Sur les vins bus à l’ouverture, jamais le SO² ne m’a gêné…
La dégustation

Sancerre 2010
20% fûts neufs et le reste à part égale de 1, 2, 3 et 4 vins du domaine
Vin frais, fruité (fruits rouges, groseille, griotte, pointe kirschée), modestement doté mais avec ce qu’il faut de souplesse et de précision tannique pour ne pas paraitre sec ou austère, mais plutôt fringant, de consommation facile.
Sancerre « La Jouline » 2010
30% fûts neufs, 30% fûts d’1 vin, 30% fûts de 2 vins, 10% de fûts de 3 vins
Registre plus en chair, en profondeur, mais également plus en tension, intensément sapide (acide, crayeux, salin), aux tanins de grande finesse ; caractère aromatique davantage fruits noirs (cassis, cerise burlat, mûre), à peine infléchi par l’élevage (pointe vanillée éphémère).
Un vin sérieux qui devrait joliment évoluer.
Sancerre « La Jouline » 2008
Très joli pinot, fin, précis, aux arômes élégants de cerise, noyau, pétales de fleurs, avec un petit trait de vert qui apporte fraîcheur et sérieux à l’ensemble ; serré, droit, toujours étonnamment crayeux et salin, il s’impose dans un registre « froid » mais raffiné.
Sancerre 2011
Couleur saumonée, pointe orangée.
Rosé sincère, aérien, délicatement parfumé (gelée de groseille, pomelo, fraise), glissant avec justesse ; bel équilibre entre gras, acidité, impressions salines, pour finir avec persistance. Bref, un rosé élégant, paré pour la gastronomie.
Sancerre 2011
Aspect ciselé, pur, de belle fraîcheur aromatique (pamplemousse, citron, fleurs blanches, pomme verte, pointe de réglisse), avec ce qu’il faut de générosité de pulpe pour paraître plus gourmand qu’acide ; un vin assez simple mais fort plaisant.
Sancerre « Chêne Marchand » 2011
Plus en retenue, mais néanmoins distingué (très fleurs blanches, agrumes, fruits blancs), un vin de très belle constitution, séveux, fin, relativement charnu (je m’attendais à plus de rectitude), mais avec une finale cristalline, intensément crayeuse, faisant longuement saliver. Superbe équilibre !
Sancerre « La Jouline » 2010
50% de fûts (¼ neufs, ¼ 1 vin, ½ 2 et 3 vins), 50% tôle émaillée
Matière d’approche joufflue, un peu lactique (pointe d’élevage, de vanille), mais équilibrant cette richesse par son caractère acide, salin, la fraîcheur de ses arômes (citronnelle, agrumes, pomme, anis) et une finale tranchante. Présence et rythme en bouche remarquables.
Sancerre « La Jouline » 2011 (assemblage dans le verre, tiré sur fûts et cuve)
Elevage évidemment présent (pointe grillée), mais aussi de belles senteurs mûres et fraîches de fruits et fleurs blancs, de frangipane, d’agrumes, d’anis.
Vin remarquable de tenue, de rigueur, mais aussi de densité, avec une matière impactante, un équilibre jouant toujours adroitement sur l’acidité (pointe citronnée), les sensations « minérales » (craie, sel), une très jolie amertume. Finale collante, de très grosse persistance.
Waouh… Y a du vin !
Conclusion
Un domaine, un vigneron, des vins de grand intérêt…
Une gamme complète, intéressante sur toutes les couleurs, ce qui est assez remarquable.
Des vins sans épate, millimétrés, en lien direct avec leur terroir, ayant trouvé un juste équilibre entre gras et rectitude : parfaits pour la gastronomie.
Une visite qui a quelque peu infléchi ma vision des grands vins sur Sancerre : si j’estime toujours que Chavignol propose les vins les plus ambitieux et passionnants de l’AOC, je me rends compte que les vins de Dominique Roger méritent aussi une reconnaissance hautement qualitative.
A l’année prochaine !

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